Je suis carriériste, et alors ?

Je voulais devenir directeur marketing ; je l’avais décidé, j’ai travaillé dur pour en arriver là, c’était un objectif que je poursuivais depuis trois ans au moins. Et je suis devenu directeur marketing.

Vous l’aurez compris, j’ai une ambition débordante, je suis une personne que l’on peut qualifier de carriériste, et je l’assume complètement.

Je préfère vous le dire tout de suite : si, un jour, vous et moi sommes collègues et convoitons le même poste, vous n’avez aucune chance, j’ai toujours cinq coups d’avance sur tout le monde, c’est moi qu’ils vont choisir.

Depuis quand suis-je comme ça ? Depuis tout petit, je crois. En maternelle déjà, j’avais les dents — de lait —  qui rayaient le parquet de la salle de classe.

Je faisais tout ce qui était en mon pouvoir de petit Ravaillac en puissance pour que la maîtresse m’ait à la bonne. Mon seul objectif en apprenant les comptines par cœur et étant sage comme une image : collectionner plus d’images que mes petits camarades.

Et, en secret, je rêvais d’avoir un jour le courage de lui demander de me faire sauter une classe pour passer plus rapidement en grande section.

Et puis, en grandissant, ça m’est resté. L’ambition qui m’animait à chaque projet entrepris en tant qu’adolescent, puis en tant que jeune adulte fraîchement sorti de l’université fascinait mes proches et forçait le respect de certains collègues.

J’ai commencé par faire mes armes dans les services marketing dans la grande conso, développant un certain talent pour accomplir les missions que l’on me confiait et pour le faire savoir.

Savoir se mettre en lumière auprès des personnes qui comptent dans l’entreprise, c’est pour moi aussi important que de bien faire son travail. Si personne n’est au courant de vos accomplissements, à quoi bon ?

Et puis, je l’avoue, je suis passé du côté obscur de l’ambition, que l’on appelle le « carriérisme ». Je vais vous faire une confidence : lorsque vous aurez compris que le monde professionnel, à de rares exceptions près, valorise davantage le mérite individuel que la réussite collective, alors, comme moi, vous déciderez peut-être de faire cavalier seul !

D’ailleurs, je n’aime pas trop le terme de « collaborateurs », nous sommes des collègues et c’est suffisant comme ça.

Le salaire, le bonus de fin d’année ou les stock-options n’ont plus trop d’importance pour moi. Moins, en tout cas. Je pense le monde professionnel comme un jeu d’échecs ou une partie de billard à trois bandes.

Progresser dans la hiérarchie, jouer des coudes sur l’organigramme, candidater en secret chez un concurrent pour évoluer plus rapidement… Je maîtrise les règles du jeu mieux que quiconque, alors pourquoi ne pas en profiter ?

En bon desperado de l’open space, j’ai le doigt sur la gâchette en permanence, prêt à bondir sur la moindre opportunité.

Même si ça frotte un peu dans les virages, même s’il faut perdre un ami au passage. Après tout, on aura toujours le temps de se rabibocher lors du prochain séminaire, quand je serai son chef. Mieux vaut être pragmatique qu’éthique, tel est mon credo.

Quand je songe à Jean-Pierre qui est toujours chef de projet, sur le même projet depuis cinq ans de boîte, ou à Sylvie qui a l’air de se plaire dans son rôle de commercial terrain…

À vrai dire, je me demande souvent pourquoi tout le monde n’est pas comme moi. Enfin bon, en vouloir toujours plus, n’est-ce pas le propre de l’Homme ?  Pourquoi se contenter des miettes ou d’une petite part du gâteau lorsque l’on peut rafler la mise, faire carton plein ?

Je suis convaincu qu’une ambition débordante est le produit de l’évolution et que l’évolution est le produit d’une ambition sans limites.

Le revers de la médaille existe, cependant. Certaines questions me taraudent. Pourquoi fais-je toujours primer ma carrière sur tout le reste, sans concession ?

Je ne suis tout de même pas un animal au sang-froid. Vais-je changer d’état d’esprit un jour ? Est-ce bien ou est-ce mal ? La question se pose-t-elle en ces termes ?

Alors, je me suis mis à lire sur le sujet et la réponse n’est pas si simple qu’elle n’y paraît. Certains spécialistes parlent du phénomène de « l’anxiété du statut ». Ce n’est plus la sécurité financière qui compte, mais le regard des autres sur le métier que l’on exerce et le poste occupé.

Il peut, dans certains cas, s’agir d’un « traumatisme » de l’enfance qui s’exprime dans une peur d’être déclassé, de régresser socialement. Parfois, l’explication est à trouver quand, tout petit, vous avez vu l’un ou l’autre de vos parents perdre son emploi ou rencontrer des difficultés financières.

Votre inconscient met en place une stratégie de défense qui vous rend plus résilient, voire plus agressif sur le plan professionnel.

Certaines entreprises l’ont bien compris et je crois qu’elles ne se privent pas de jouer sur les peurs de certains. Habile et rentable technique de management, pour contenter les accros de l’évolution de carrière, plutôt que des augmentations de salaire, elles se contentent de distribuer des “Head of…”, des “Senior Manager of …” ou encore des “Director of…” — comme les jolies images que la maîtresse distribue en maternelle, vous vous rappelez ? Hiérarchie “flat”, qu’ils nous disent. Je vois plutôt ça comme une armée mexicaine en manque de reconnaissance, mais les gens comme moi continuent à vouloir être généraux.

Vous voyez, j’arrive même à faire mon autocritique, je ne me laisse pas duper par mon propre comportement ni par mes envies de grandeur.

Parfois, le carriérisme me joue des tours. Il y a deux ans, lorsque l’on m’a fait miroiter ce fameux poste de Marketing Director, j’ai tout de suite mordu à l’hameçon.

On m’a demandé de donner encore un petit coup de collier, de m’arracher sur ce lancement de produit, de tout boucler pour Noël, on m’a dit que l’on comptait sur moi, « Vas-y tu peux le faire »…

Mais, à bien y réfléchir, je crois que c’était un leurre. Un piège que je me suis moi-même tendu. Mais en bon requin que je suis, je me suis jeté sur la proie en pensant y trouver mon compte.

Si j’avais réfléchi un peu plus loin que le bout de mon ambition, je me serais aperçu que 80 % des activités marketing sont en passe d’être externalisées et qu’au lieu de prendre des décisions stratégiques, j’allais devoir me contenter de coordonner des choix déjà entérinés par une agence média basée à Dublin, et cela ressemble plus à une mise au placard qu’à autre chose.

Je sais que, parfois, j’énerve un peu et que ce pseudo-avancement n’est peut-être qu’un juste retour de bâton.

À vouloir faire une carrière dans le carriérisme, on se heurte parfois à certaines limites. On ne gagne pas à tous les coups, et il faut savoir en prendre.

Je ne cherche pas à apporter une quelconque morale à cette histoire ni à me justifier. C’est un simple témoignage qui peut vous être à toutes fins utiles. Juste pour que vous soyez conscient que derrière le sourire d’un collègue se cache parfois la mâchoire d’un gentil requin prêt à tout pour vous passer devant.

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